Dans les années 1990, le langage du Dub se diffuse largement au-delà de la Jamaïque et du Royaume-Uni. Il ne disparaît pas de ses territoires historiques : au contraire, les sound systems et les producteurs jamaïcains continuent à le faire évoluer. Mais parallèlement, des artistes européens et nord-américains s’approprient ses principes fondamentaux (répétition, basse, espace, écho, disparition et reconstruction du son) pour les appliquer à de nouvelles architectures musicales.
De Berlin à Bristol, en passant par Angers et Lyon, le Dub devient ainsi une véritable méthode de création. Il rencontre la Techno, le Hip-Hop, l’Ambient, le Post-Punk et les musiques électroniques, donnant naissance à plusieurs scènes et hybridations majeures.
La décennie voit notamment s’affirmer la Dub Techno berlinoise, le Trip-Hop de Bristol et une scène française de Dub électronique et de Dub Live qui connaîtra une forte expansion à la fin des années 1990.
Au début des années 1990, Berlin devient l’un des centres majeurs de la musique électronique européenne. Dans l’environnement des clubs, des labels indépendants et des disquaires spécialisés, deux producteurs vont développer une nouvelle manière d’utiliser les principes du Dub.
[Kick 4/4 de la Techno] + [Répétition minimale] + [Écho & filtrage] + [Textures atmosphériques] ─> [Dub Techno]
Mark Ernestus et Moritz von Oswald développent au début des années 1990 un ensemble de projets qui vont profondément influencer la musique électronique. Les premiers maxis publiés sous le nom Basic Channel apparaissent en 1993, avec notamment Enforcement, Phylyps Trak et Lyot Remix.
Leur musique ne consiste pas simplement à appliquer quelques effets Dub à une rythmique Techno. Ernestus et von Oswald transposent certains des principes fondamentaux du Dub dans une architecture électronique minimaliste :
Le résultat est une musique hypnotique, dépouillée et atmosphérique dans laquelle les micro-variations du son deviennent aussi importantes que la mélodie.
Cette scène ne naît pas isolément. Mark Ernestus fonde le magasin de disques Hard Wax à Berlin en 1989, avant même l’apparition des premiers maxis Basic Channel. La boutique devient un lieu majeur de la scène Techno berlinoise et un point de rencontre pour de nombreux producteurs et DJs.
À partir de 1993, Basic Channel développe sa propre galaxie de projets et de labels. Chain Reaction, fondé en 1995, devient notamment l’un des labels essentiels de cette nouvelle esthétique et accueille des artistes qui contribueront à élargir considérablement le vocabulaire de la Dub Techno et de la Techno minimale.
L’importance historique de Berlin tient donc autant à la musique produite qu’à l’écosystème indépendant qui l’entoure : labels, disquaires, clubs, DJs et producteurs participent ensemble à la création d’un nouveau langage électronique.
De l’autre côté de la Manche, la ville portuaire de Bristol développe au cours des années 1980 un environnement musical profondément marqué par le reggae, le Dub, le Hip-Hop, le Funk, le Punk et les cultures de sound system.
Au début des années 1990, cet héritage contribue à l’émergence d’une scène qui sera ensuite largement associée au Trip-Hop.
Le collectif The Wild Bunch, actif à Bristol dans les années 1980, constitue un élément important de cette histoire. Ses membres évoluent dans un environnement musical extrêmement ouvert, où les sélections peuvent passer du reggae au Hip-Hop, du Funk au Soul ou au Punk.
De cette scène émergent notamment Massive Attack, Tricky et, dans un environnement plus large, plusieurs autres artistes qui participeront à définir le son de Bristol.
L’album Blue Lines de Massive Attack, sorti en 1991, constitue l’un des grands repères de cette nouvelle esthétique.
Portishead, avec Dummy en 1994, apporte une autre dimension, plus cinématographique et mélancolique, tandis que Tricky développe une approche beaucoup plus sombre et expérimentale.
Le rapport au Dub est important, mais le Trip-Hop ne peut pas être réduit à une simple version ralentie du reggae. Il résulte d’une combinaison de plusieurs influences :
À la fin des années 1990, une scène française originale commence à donner au Dub une nouvelle dimension. Des musiciens issus du Rock, du Punk, du Hip-Hop, de l’Électro et des musiques alternatives reprennent le langage du Dub et développent une approche particulièrement adaptée au live.
Ce mouvement ne constitue pas une invention absolue du Dub joué sur scène : des expériences live existaient déjà ailleurs. Sa particularité tient plutôt à la manière dont plusieurs groupes français combinent basse et batterie jouées en direct, machines, samples et traitement électronique, jusqu’à faire de l’ingénieur du son et des effets une partie intégrante de leur esthétique.
Deux groupes deviennent rapidement emblématiques de cette nouvelle scène.
L’album Opus Incertum de High Tone, souvent cité comme un disque fondateur de la scène française, appartient déjà aux années 2000.
Zenzile et High Tone sont deux des groupes les plus connus, mais ils ne sont pas seuls. À la fin des années 1990, tout un réseau de musiciens et de structures commence à développer en France un Dub électronique très ouvert.
Cette scène s’appuie notamment sur les croisements avec le Hip-Hop, le Drum & Bass, le Rock alternatif et les musiques électroniques. Elle prépare l’explosion du Dub français des années 2000, lorsque des groupes comme Ez3kiel, Kaly Live Dub ou Brain Damage contribueront à élargir encore le mouvement.
À Lyon, Jarring Effects devient l’une des principales structures de cette scène.
L’histoire commence en 1995, lorsque Jarring Effects est créé sous la forme d’une association. Le projet développe d’abord un local de répétition et d’enregistrement avant de structurer progressivement une véritable activité phonographique.
En septembre 1998, une première compilation réunissant les groupes du local est commercialisée. Une division « Label » est alors créée au sein de l’association, ouvrant la voie à l’activité de production phonographique. En 1999, la structure développe également des activités de booking et de management, notamment autour de High Tone et Meï Teï Shô.
Jarring Effects devient ainsi un acteur central de la structuration du Dub électronique français et, plus largement, des musiques indépendantes et anticonformistes lyonnaises. Le label revendique encore aujourd’hui son histoire commencée en 1995.
Les années 1990 constituent une étape fondamentale dans l’histoire du Dub : elles démontrent que ses principes peuvent être détachés de leur contexte musical d’origine et appliqués à une multitude de langages sonores.
Le Dub n’est plus uniquement associé à la Version, au reggae ou au sound system jamaïcain. Des producteurs électroniques utilisent désormais ses principes (répétition, espace, filtres, basses, effets et reconstruction du mix) comme une véritable méthode de production.
Basic Channel en constitue l’un des exemples les plus importants : le duo transpose l’esthétique du Dub dans une structure Techno minimale.
En France, des groupes comme Zenzile et High Tone développent une forme de Dub pensée pour la scène. Les musiciens jouent les rythmiques, tandis que les machines et le traitement sonore permettent de reproduire en direct certaines manipulations qui étaient historiquement associées au studio.
Cette approche contribue à faire entrer le Dub dans de nouveaux réseaux : salles de concert, festivals Rock, événements électroniques et scènes alternatives.
L’influence de la culture du remix et du travail sur les basses dépasse largement le reggae.
À Berlin, le Dub rencontre la Techno. À Bristol, il dialogue avec le Hip-Hop et la culture du sampling. En France, il se mêle au Rock, au Hip-Hop et à l’Électronique.
La décennie 1990 ne marque donc pas la fin d’une époque : elle transforme le Dub en langage musical international, capable de se réinventer dans des contextes extrêmement différents.
La Dub Techno reprend la pulsation répétitive de la Techno et lui applique une esthétique inspirée du Dub : basses profondes, stabs synthétiques, filtrage, delay, réverbération et grands espaces sonores. Basic Channel en est l’un des principaux pionniers.
Des groupes comme Zenzile et High Tone développent en France un Dub largement pensé pour le live, en combinant musiciens, machines, samples et effets électroniques. Cette scène contribue à populariser le Dub auprès d’un nouveau public européen.
Les membres de The Wild Bunch, dont sont issus plusieurs acteurs majeurs de Massive Attack, évoluent dans une culture musicale fortement marquée par le reggae, le Dub, le Hip-Hop et le Funk. Cet héritage participe directement à l’identité sonore de Bristol.
Sorti en 1995, No Protection voit Mad Professor déconstruire pratiquement titre par titre l’album Protection de Massive Attack. Il constitue l’un des exemples les plus célèbres de dialogue entre le Dub et la musique électronique britannique.