1980 - 1989 : ascension du Dub britannique et du Steppers

1980 - 1989 : L’ascension du Dub britannique et du UK Steppers

Au début des années 1980, le paysage du reggae se transforme rapidement. En Jamaïque, la généralisation progressive des technologies numériques ouvre la voie à une nouvelle esthétique, dont le symbole le plus célèbre sera Under Mi Sleng Teng, produit par King Jammy pour Wayne Smith en 1985. Le riddim, construit à partir d’un preset de clavier Casio et retravaillé par Jammy, est généralement considéré comme le premier riddim reggae entièrement numérique et accélère profondément la mutation du Dancehall.



Mais le développement du numérique ne signifie pas la disparition du Dub. Une autre histoire s’écrit parallèlement au Royaume-Uni. La culture jamaïcaine y est déjà profondément implantée depuis plusieurs décennies et les sound systems britanniques ont progressivement développé leurs propres pratiques, leurs propres réseaux et leurs propres productions.

l'histoire du dub

Dans les quartiers populaires de Londres, Birmingham, Bristol et ailleurs, une nouvelle génération de musiciens, de producteurs et de soundmen puise dans le Roots Reggae jamaïcain tout en l’adaptant au contexte britannique. Le résultat n’est pas un simple remplacement du Dub jamaïcain : c’est l’apparition d’une scène britannique autonome, où coexistent le Roots & Culture, le Dub expérimental, les productions de sound systems et le UK Steppers.



À la fin des années 1970 et au cours des années 1980, une esthétique de plus en plus lourde et répétitive s’impose notamment dans certains sound systems britanniques. La grosse caisse frappe régulièrement les quatre temps (four on the floor), la basse devient centrale et les effets de Dub renforcent la sensation de puissance physique. Le Royaume-Uni devient alors l’un des principaux laboratoires mondiaux du Dub.

La situation socio-politique : la tempête britannique et la diaspora

Pour comprendre l’essor du Dub britannique dans les années 1980, il faut regarder à la fois l’histoire de la diaspora caribéenne, le développement des sound systems et le contexte politique du Royaume-Uni.

Une jeunesse sous tension

Les enfants de la génération Windrush grandissent au Royaume-Uni dans les décennies 1970 et 1980. Dans des quartiers comme Brixton, Notting Hill ou certaines zones de Birmingham et Bristol, les communautés caribéennes développent leurs propres espaces culturels autour de la musique, des fêtes, des clubs et des sound systems.
Le contexte social et politique est particulièrement tendu. Le chômage, les discriminations raciales et les relations conflictuelles entre une partie de la jeunesse noire et la police nourrissent un climat de défiance. À Brixton, l’opération policière Swamp 81, lancée en 1981 et reposant notamment sur des contrôles et fouilles massifs, devient l’un des éléments du contexte des émeutes des 10 au 12 avril 1981. Le rapport Scarman soulignera ensuite le poids du désavantage racial et des difficultés sociales dans l’origine des troubles. Dans ce contexte, la culture sound system ne constitue pas uniquement un divertissement. Elle devient aussi un lieu de rassemblement communautaire, d’expression culturelle et, pour certains acteurs, de diffusion d’un message spirituel et politique.

La construction d’un véritable style britannique

Il serait toutefois trompeur de raconter la naissance du UK Steppers comme une simple conséquence des émeutes ou de l’architecture des entrepôts britanniques.

Le phénomène est plus progressif. Dès les années 1970, les sound systems britanniques cessent peu à peu d’être de simples relais de productions jamaïcaines. Ils développent leurs propres réseaux de production, leurs propres dubplates et leurs propres sélections. Des formations britanniques produisent également leurs propres rythmiques : le morceau Warrior Charge d’Aswad, par exemple, devient emblématique de cette évolution vers des rythmiques steppers. Le film Babylon, sorti en 1980, immortalise d’ailleurs une partie de cette culture sound system londonienne. Le Stepper doit donc être vu comme l’aboutissement progressif d’une évolution du Roots et du Rockers, plutôt que comme une invention que l’on doit à une seule année.
brixton 1980
jah shaka

Jah Shaka : le guerrier spirituel et l'affirmation du UK Roots & Culture

S’il existe un nom indissociable de la scène britannique des années 1980, c’est bien celui de Jah Shaka.

Né en Jamaïque puis arrivé très jeune au Royaume-Uni, Shaka construit son propre sound system à Londres dans les années 1970. Il se forge rapidement une réputation exceptionnelle grâce à ses sélections de Roots, ses dubplates exclusives et sa fidélité absolue à une conception spirituelle et militante de la musique. Il devient l’une des figures centrales de la culture Roots & Culture britannique.


Le gardien du temple Roots & Culture

Alors que la musique jamaïcaine s’oriente progressivement vers le Dancehall puis vers le numérique, Jah Shaka continue de défendre un reggae centré sur la basse, le Dub, le message et le Rastafari.

Son sound system fonctionne autant comme un système de diffusion musicale que comme un lieu de rituel collectif. Le public vient écouter des dubplates rares, mais aussi entendre des messages spirituels, politiques et sociaux.

Cette fidélité à une esthétique Roots explique en partie pourquoi Shaka devient une figure aussi importante du Royaume-Uni au moment où une partie de l’industrie jamaïcaine se tourne vers d’autres formes musicales.

La technique de la platine unique

L’une des particularités les plus célèbres de Jah Shaka est son utilisation d’une seule platine.

Contrairement au fonctionnement d’un DJ de club utilisant plusieurs platines pour enchaîner continuellement les morceaux, Shaka construit ses sessions autour de la sélection d’un titre, de sa manipulation, des interventions vocales et des espaces laissés entre les morceaux.

Cette pratique transforme le sound system en performance. Les pauses, les coupures, le travail de l’écho et les interventions au micro font partie intégrante de l’expérience.

La puissance du système de Shaka repose également sur un travail technique remarquable. L’ingénieur Percival « Metro » Miller, notamment, construit pour son sound system des amplificateurs à lampes sur mesure qui contribuent à la réputation sonore exceptionnelle du système.

Les alchimistes de studio : Mad Professor, Adrian Sherwood et le nouveau Dub britannique

Les années 1980 voient apparaître plusieurs producteurs britanniques ou installés au Royaume-Uni qui vont réinventer le Dub à partir de la tradition jamaïcaine.

 

Tous ne suivent pas la même voie.

 

Certains restent proches du Roots et du sound system. D’autres introduisent des techniques d’enregistrement nouvelles, des synthétiseurs, des effets électroniques et des montages plus complexes. D’autres encore fusionnent le Dub avec le Punk, le Post-Punk ou la musique industrielle.

 

[Roots Reggae] + [Technologie de studio] + [Culture Sound System] + [Post-Punk] ─> [Nouveau Dub britannique]

Mad Professor (Neil Fraser) et le studio Ariwa

Né en Guyane, Neil Fraser, connu sous le nom de Mad Professor, arrive au Royaume-Uni pendant son adolescence. Son intérêt pour l’électronique l’amène progressivement vers la construction et la modification de matériel audio.

En 1979, il construit sa propre console de mixage et installe un studio quatre pistes dans son salon à Thornton Heath, au sud de Londres. Il lui donne le nom d’Ariwa et commence notamment par enregistrer des artistes de Lovers Rock. Le studio déménage ensuite à Peckham.

Mad Professor lance ensuite en 1982 sa célèbre série Dub Me Crazy avec le premier volume, Dub Me Crazy Pt. 1. Les volumes suivants développent son mélange personnel de Dub, Lovers Rock, reggae et expérimentation de studio.

Son approche contribue à donner au Dub britannique une identité différente de celle de King Tubby ou Lee Perry. Ses productions peuvent être très précises et électroniques, tout en conservant le poids de la basse et la culture du remix héritée du Dub jamaïcain.

adrian sherwood

Adrian Sherwood et On-U Sound

 

Adrian Sherwood joue un rôle tout aussi décisif, mais dans une direction très différente.

Le label On-U Sound est fondé à la charnière des années 1979-1981.

Sherwood crée autour d’On-U Sound une constellation d’artistes plutôt qu’un groupe unique. New Age Steppers, Creation Rebel, Singers & Players, African Head Charge, puis plus tard Dub Syndicate, Tackhead et d’autres projets participent tous à cette aventure.

Le premier album de New Age Steppers paraît en 1980, tandis que Action Battlefield sort en 1981. Les projets de Sherwood croisent des musiciens issus du reggae britannique, du punk, du post-punk et des scènes expérimentales.

L’esthétique On-U Sound ne consiste donc pas à reproduire le Dub jamaïcain. Elle consiste à utiliser le Dub comme une méthode de production : basses profondes, espaces, échos, manipulations de studio, montages, distorsions et collages sonores peuvent être appliqués à des musiques très différentes.

C’est ce qui fait d’On-U Sound l’un des points de rencontre majeurs entre le Dub, le Post-Punk et la musique industrielle britannique.

Figures clés, labels et albums repères des années 1980

Les acteurs majeurs de la décennie

  • Jah Shaka : l’une des figures majeures du UK Roots & Culture, réputé pour ses sélections spirituelles, ses dubplates exclusives et son sound system à la puissance exceptionnelle.
  • Mad Professor : fondateur d’Ariwa et artisan majeur du Dub britannique, notamment grâce à la série Dub Me Crazy.
  • Adrian Sherwood : fondateur et producteur central d’On-U Sound, qui développe une approche expérimentale du Dub au contact du Post-Punk et de la musique industrielle.
  • Creation Rebel / New Age Steppers / African Head Charge : différents projets emblématiques de l’écosystème On-U Sound.
  • The Disciples : sound system et collectif britannique dont l’esthétique s’inscrit dans la continuité du Roots et du Dub britannique.

Les labels et lieux incontournables

 

  • Ariwa Sounds : le label et studio de Mad Professor, créé à Thornton Heath en 1979 puis installé à Peckham.
  • On-U Sound : label fondamental de l’expérimentation Dub/Post-Punk britannique.
  • Les sound systems londoniens : notamment Jah Shaka et les nombreux crews qui développent leur propre réseau de dances, dubplates et événements.
  • Notting Hill Carnival : événement majeur de la culture caribéenne londonienne, devenu au fil du temps un espace essentiel d’expression des sound systems et de leur public.

5 albums indispensables des années 1980

 

  • Mad Professor – Dub Me Crazy Pt. 1 (1982)
  • Jah Shaka – Commandments in Dub (1982)
  • New Age Steppers – New Age Steppers (1980)
  • African Head Charge – Environmental Studies (1982)
  • Creation Rebel & New Age Steppers – Threat to Creation (1981)

Cette sélection montre les différentes facettes du Dub britannique : du sound system Roots de Jah Shaka aux expérimentations d’Ariwa et d’On-U Sound. Environmental Studies, notamment, pousse très loin le travail sur les boucles de bandes, les sons trouvés, la réverbération et le delay.

Pourquoi les années 1980 ont transformé le Dub britannique

La scène jamaïcaine continue de produire du Dub et des ingénieurs majeurs poursuivent leur activité pendant cette période.

Mais le Royaume-Uni joue un rôle essentiel dans la préservation, la transformation et l’internationalisation du langage Dub.

L’affirmation du Steppers

Les rythmiques steppers, héritées notamment de l’évolution du Roots et du Rockers, donnent une place centrale à la grosse caisse sur les quatre temps.

Cette pulsation régulière contraste avec d’autres formes de reggae et produit une sensation de mouvement continu particulièrement adaptée aux sound systems. Warrior Charge d’Aswad, déjà célèbre au tournant des années 1980, illustre cette évolution des rythmiques de la scène britannique.

Le Stepper n’est donc pas défini par un tempo précis : son identité est avant tout rythmique.

 

L’hybridation culturelle

Au Royaume-Uni, le Dub entre directement en contact avec le Punk, le Post-Punk, l’Industrial, la musique expérimentale et les cultures DIY.

On-U Sound constitue l’un des exemples les plus frappants de cette hybridation. Le label devient un véritable laboratoire où des musiciens issus de milieux très différents utilisent le Dub comme langage commun.

Cette approche contribue à propager certaines techniques du Dub bien au-delà de la communauté reggae.

La consolidation de la culture Sound System

Les années 1980 voient également la consolidation d’une culture sound system britannique autonome : sélection de dubplates, construction et modification du matériel, amplification sur mesure, manipulation du son en direct et transmission des techniques d’une génération à l’autre.

Cette culture ne disparaît pas avec l’arrivée du numérique. Elle constitue au contraire l’un des fils conducteurs qui relieront plus tard le Roots britannique aux scènes Steppers, Dub et aux différentes cultures bass music.

Le Royaume-Uni devient ainsi l’un des lieux où la pratique du sound system et l’esthétique Dub peuvent continuer à évoluer indépendamment des mutations commerciales de l’industrie jamaïcaine.