Si la fin des années 1960 voit la Version s’imposer comme une nouvelle manière d’exploiter les enregistrements jamaïcains, les années 1970 sont celles de sa transformation radicale. Au cours de cette décennie, certaines versions instrumentales cessent progressivement d’être de simples faces B pour devenir de véritables créations de studio. Le Dub s’affirme alors comme une esthétique musicale autonome, un terrain d’expérimentation et, de plus en plus, un format d’album à part entière.
À Kingston, la console de mixage devient progressivement un véritable instrument de création. L’ingénieur du son ne se contente plus de reproduire un morceau : il intervient sur sa structure, son espace, sa dynamique et parfois même sur sa perception. Dans un contexte technique souvent limité, les producteurs et ingénieurs jamaïcains développent une manière de travailler qui aura une influence considérable sur la musique électronique, le remix, le post-punk, le hip-hop et de nombreux genres qui apparaîtront au cours des décennies suivantes.
Bienvenue dans l’âge d’or du Dub analogique.
Au début des années 1970, le Dub franchit une étape décisive. Il ne s’agit plus simplement de retirer la voix d’un morceau, l’ingénieur intervient directement sur les différentes composantes du mix, faisant apparaître puis disparaître la basse, la batterie, les percussions, les claviers ou les cuivres.
[Morceau Roots enregistré] ─> [Bande multipiste] ─> [Console de mixage] ─(Faders + Écho + Réverbération)─> [Mix Dub]
Cette nouvelle façon de travailler transforme la console en instrument musical.
Dans son studio de 18 Dromilly Avenue, à Kingston, Osbourne Ruddock, alias King Tubby, devient l’une des figures essentielles de cette révolution.
À l’origine électricien et spécialiste des équipements électroniques, Tubby possède une connaissance exceptionnelle des circuits audio. Au début des années 1970, il acquiert, avec l’aide du producteur Bunny « Striker » Lee, une console MCI à 12 entrées provenant du studio Dynamic Sounds de Byron Lee. La console est équipée du célèbre Big Knob, un filtre passe-haut dont l’utilisation devient l’une des signatures de ses mixages.
Dans son studio, Tubby développe une approche radicalement nouvelle du mixage :
Le résultat n’est plus un simple accompagnement instrumental : le mix lui-même devient l’œuvre.
Cette révolution est particulièrement importante parce que Tubby travaille souvent avec des équipements beaucoup plus limités que ceux des grands studios internationaux. La contrainte technique ne constitue donc pas seulement une faiblesse : elle devient une source de créativité.
Le producteur Bunny « Striker » Lee joue un rôle déterminant dans cette évolution. Prolifique, il fournit à Tubby un immense catalogue de rythmiques et de nouvelles productions à transformer en versions Dub.
Pour ses sessions, Bunny Lee utilise le nom The Aggrovators pour désigner différentes formations de musiciens de studio. Il ne s’agit pas d’un groupe à composition fixe : les participants changent selon les sessions et les périodes. Parmi les nombreux instrumentistes associés aux Aggrovators figurent notamment le batteur Carlton « Santa » Davis (Big mountain, The Soul Syndicate) et le bassiste Robbie Shakespeare (Black Uhuru).
La même période voit se développer le style de batterie connu sous le nom de Flying Cymbals, caractérisé notamment par un travail très particulier du charleston. Le phénomène est notamment associé à des batteurs comme Santa Davis et à la production de Bunny Lee. Toutefois, il serait excessif d’affirmer que ce style a été créé spécifiquement pour être traité par King Tubby : son développement relève plus largement de l’évolution de la batterie reggae au tournant des années 1970.
Le rôle de Tubby consiste alors moins à « inventer » cette rythmique qu’à révéler tout ce qu’elle peut devenir une fois passée par la console.
Pendant que King Tubby développe une esthétique fondée sur la précision du mixage et l’intervention électronique, un autre créateur pousse le studio vers une direction très différente.
À Washington Gardens, dans l’ouest de Kingston, Lee « Scratch » Perry transforme son petit studio privé en laboratoire sonore : le Black Ark.
Cette méthode donne au Black Ark une identité immédiatement reconnaissable : un son profond, organique, saturé et souvent étrange, à la frontière entre musique, collage sonore et expérimentation de studio.
Le Black Ark devient ainsi le lieu de productions majeures de la décennie, parmi lesquelles War Ina Babylon de Max Romeo, Police and Thieves de Junior Murvin et Heart of the Congos des Congos.
Perry travaille également avec les Wailers au début des années 1970, notamment sur des enregistrements qui alimenteront Soul Rebels et Soul Revolution.
Entre 1973 et 1975, le Dub franchit une étape historique : il ne se contente plus de multiplier les Versions sur les singles. Des producteurs commencent à rassembler ces expérimentations sur des albums entiers, donnant au Dub une nouvelle dimension artistique.
Il n’existe pas de consensus absolu sur le titre de « premier album de Dub ». Plusieurs albums parus autour de 1973 peuvent légitimement prétendre à ce statut, selon que l’on privilégie la date de sortie, le caractère réellement Dub des mixes ou l’importance historique de l’œuvre.

Upsetters 14 Dub Blackboard Jungle - Lee "Scratch" Perry
Sorti en 1973 sur Upsetter, l'album est plus connu aujourd'hui sous le titre Blackboard Jungle Dub. La première édition jamaïcaine aurait été pressée à environ 300 exemplaires. Elle est généralement considérée comme l'un des tout premiers albums de Dub et, selon certaines sources, comme le premier album de Dub stéréo.
Le disque est particulièrement important parce que le travail de remix y dépasse largement la simple suppression de la voix. Les versions sont retravaillées avec des effets, des espaces et des manipulations qui annoncent pleinement le langage Dub.

Aquarius Dub - Herman Chin Loy
Également publié en 1973, Aquarius Dub de Herman Chin Loy est un autre candidat majeur au titre de premier album de Dub.
Chin Loy a lui-même expliqué avoir rassemblé des Versions afin de proposer aux deejays des plages instrumentales plus longues et plus adaptées au toasting. L'album a été enregistré et mixé à Dynamic Sounds, avant d'être masterisé et gravé chez Federal.
Sa conception est encore relativement proche de la logique des Versions instrumentales, mais son existence en tant qu'album consacré au Dub constitue une étape fondamentale.

Java Java Java Java - Impact All Stars
Autre pièce essentielle de 1972, Java Java Java Java est produit par Clive Chin et associé au travail de l'ingénieur Errol Thompson à Randy's. L'album rassemble des versions instrumentales de productions enregistrées avec plusieurs musiciens majeurs de la scène jamaïcaine, dont Santa Davis, Fully Fullwood, Lloyd Parks et Augustus Pablo.
Les trois albums : Blackboard Jungle, Aquarius Dub et Java Java Java Java illustrent parfaitement pourquoi la question du « premier album de Dub » reste historiquement discutée. Chacun représente une étape différente dans le passage de la Version vers le Dub en tant que forme artistique.
En 1974, le producteur Keith Hudson publie Pick a Dub, aujourd’hui considéré comme l’un des grands classiques fondateurs du genre.
L’album se distingue par sa sobriété : basse et batterie occupent le premier plan, les arrangements sont dépouillés et les effets restent souvent plus discrets que chez Lee Perry ou King Tubby.
Pick a Dub est particulièrement important parce qu’il montre que le Dub peut fonctionner comme un projet artistique conçu en album, et non plus seulement comme une collection de Versions destinées aux faces B.
À mesure que le Dub se développe, une nouvelle génération d’ingénieurs prend progressivement le relais.
Prince Jammy, de son vrai nom Lloyd James, est formé par King Tubby et développe sa propre approche du mixage. Il devient l’un des ingénieurs les plus importants de la scène jamaïcaine de la seconde moitié des années 1970.
Scientist, de son vrai nom Hopeton Overton Brown, est lui aussi formé dans l’entourage de King Tubby. Il commence à mixer dans les années 1970 et quitte le studio de Tubby à la fin de la décennie pour travailler chez Channel One, où il bénéficie d’un environnement technique plus avancé, notamment d’une console 16 pistes.
Son immense notoriété viendra surtout au début des années 1980.
Autre figure essentielle : Errol Thompson, l’un des ingénieurs les plus importants du reggae et du Dub jamaïcains.
Son association avec le producteur Joe Gibbs donne naissance au duo connu sous le nom de The Mighty Two. Ensemble, ils développent une importante production de Versions et d’albums Dub au milieu et à la fin des années 1970.
La série African Dub All-Mighty constitue l’un des sommets de cette collaboration. Le Chapter 3 paraît en 1978, tandis que le Chapter 4 suit en 1979.
Les années 1970 ne se contentent pas de faire évoluer le reggae. Elles changent durablement la manière dont la musique enregistrée peut être conçue.
Le morceau n’est plus nécessairement une entité figée. Basse, batterie, voix, claviers, cuivres et percussions peuvent être isolés, supprimés, remis en avant ou réorganisés au cours du mixage.
Cette logique constitue l’une des fondations du remix moderne.
L’écho et la réverbération ne servent plus uniquement à donner l’impression qu’un enregistrement a été réalisé dans un espace particulier. Ils deviennent des instruments de création à part entière.
Une voix peut disparaître dans une traînée d’écho. Une batterie peut surgir puis s’effacer. Une basse peut être isolée au milieu d’un espace presque vide.
Le studio devient ainsi un espace sonore virtuel.
À la fin des années 1970, l’influence du Dub dépasse largement la Jamaïque.
Le cas de The Clash est particulièrement emblématique : Lee « Scratch » Perry participe à la production de Complete Control en 1977 et cherche notamment à renforcer la profondeur de la basse de Paul Simonon.
Dans le post-punk britannique, la fascination pour les lignes de basse profondes, l’espace, l’écho et le traitement du studio devient également de plus en plus forte. Des musiciens comme Jah Wobble (John Wardle), avec Public Image Ltd, vont contribuer à faire entrer cette approche dans une nouvelle génération de musiques britanniques.
Le Dub commence alors à voyager bien au-delà de Kingston.
De manière simplifiée :
De manière imagée, Tubby peut apparaître comme un chirurgien du mixage, Perry comme un peintre sonore.
La chronologie et les circonstances de la destruction du Black Ark sont entourées de contradictions.
Le studio cesse progressivement de fonctionner à la fin des années 1970. Lee Perry a affirmé à plusieurs reprises qu’il avait lui-même mis le feu au studio afin de le débarrasser de ce qu’il considérait comme des influences négatives. D’autres récits et sources présentent toutefois les circonstances comme moins certaines, et la date exacte de l’incendie fait elle-même l’objet de divergences.
Le mélodica devient l’un des instruments les plus immédiatement reconnaissables du reggae et du Dub grâce notamment à Augustus Pablo.
Son timbre particulier, souvent associé à des mélodies lentes et mélancoliques, se marie particulièrement bien avec les espaces créés par l’écho et la réverbération.
Le son d’Augustus Pablo ne se résume toutefois pas au simple « mode mineur » : son identité vient d’un ensemble de choix mélodiques, rythmiques et de timbres, auquel le mélodica donne une couleur très particulière.
Des albums comme King Tubby Meets Rockers Uptown, sorti en 1976, montrent parfaitement la rencontre entre ses mélodies et l’art du mixage de King Tubby.
De nombreux producteurs et ingénieurs jamaïcains des années 1970 travaillent avec des équipements beaucoup plus limités que ceux des grands studios occidentaux. Certains environnements fonctionnent autour du quatre-pistes, tandis que des studios plus importants disposent de configurations multipistes plus avancées.
Cette contrainte oblige les ingénieurs à prendre des décisions radicales en temps réel : regrouper plusieurs pistes, faire du bounce, réutiliser des bandes, jouer les effets pendant le mixage et accepter une part d’imprévu.
L’une des grandes leçons du Dub est donc paradoxale : les limitations techniques n’ont pas empêché l’innovation, elles ont contribué à la provoquer.