1970 - 1979 : L’Âge d’or du Dub analogique

1970 - 1979 : L’âge d’or du Dub analogique à Kingston

Si la fin des années 1960 voit la Version s’imposer comme une nouvelle manière d’exploiter les enregistrements jamaïcains, les années 1970 sont celles de sa transformation radicale. Au cours de cette décennie, certaines versions instrumentales cessent progressivement d’être de simples faces B pour devenir de véritables créations de studio. Le Dub s’affirme alors comme une esthétique musicale autonome, un terrain d’expérimentation et, de plus en plus, un format d’album à part entière.

lee scratch perry en studio

À Kingston, la console de mixage devient progressivement un véritable instrument de création. L’ingénieur du son ne se contente plus de reproduire un morceau : il intervient sur sa structure, son espace, sa dynamique et parfois même sur sa perception. Dans un contexte technique souvent limité, les producteurs et ingénieurs jamaïcains développent une manière de travailler qui aura une influence considérable sur la musique électronique, le remix, le post-punk, le hip-hop et de nombreux genres qui apparaîtront au cours des décennies suivantes.

 

Bienvenue dans l’âge d’or du Dub analogique.

L’explosion de la console comme instrument : King Tubby, Bunny Lee et la nouvelle génération d’ingénieurs

Au début des années 1970, le Dub franchit une étape décisive. Il ne s’agit plus simplement de retirer la voix d’un morceau, l’ingénieur intervient directement sur les différentes composantes du mix, faisant apparaître puis disparaître la basse, la batterie, les percussions, les claviers ou les cuivres.

[Morceau Roots enregistré] ─> [Bande multipiste] ─> [Console de mixage] ─(Faders + Écho + Réverbération)─> [Mix Dub]

 

Cette nouvelle façon de travailler transforme la console en instrument musical.

King Tubby : l’architecte du mixage Dub

 

Dans son studio de 18 Dromilly Avenue, à Kingston, Osbourne Ruddock, alias King Tubby, devient l’une des figures essentielles de cette révolution.

 

À l’origine électricien et spécialiste des équipements électroniques, Tubby possède une connaissance exceptionnelle des circuits audio. Au début des années 1970, il acquiert, avec l’aide du producteur Bunny « Striker » Lee, une console MCI à 12 entrées provenant du studio Dynamic Sounds de Byron Lee. La console est équipée du célèbre Big Knob, un filtre passe-haut dont l’utilisation devient l’une des signatures de ses mixages.

 

Dans son studio, Tubby développe une approche radicalement nouvelle du mixage :

 

  • Il fait ressortir la basse et la batterie, cœur du riddim jamaïcain
  • Il fait apparaître ou disparaître des instruments pendant le mix
  • Il utilise l’écho à bande et la réverbération comme de véritables éléments de composition
  • Il manipule les filtres et les niveaux en temps réel
  • Il crée des ruptures soudaines, des silences et des retours de basse qui deviennent caractéristiques du langage Dub

 

Le résultat n’est plus un simple accompagnement instrumental : le mix lui-même devient l’œuvre.

Cette révolution est particulièrement importante parce que Tubby travaille souvent avec des équipements beaucoup plus limités que ceux des grands studios internationaux. La contrainte technique ne constitue donc pas seulement une faiblesse : elle devient une source de créativité.

king tubby 1970
bunny lee

Le rôle de Bunny « Striker » Lee et des Aggrovators

 

Le producteur Bunny « Striker » Lee joue un rôle déterminant dans cette évolution. Prolifique, il fournit à Tubby un immense catalogue de rythmiques et de nouvelles productions à transformer en versions Dub.

 

Pour ses sessions, Bunny Lee utilise le nom The Aggrovators pour désigner différentes formations de musiciens de studio. Il ne s’agit pas d’un groupe à composition fixe : les participants changent selon les sessions et les périodes. Parmi les nombreux instrumentistes associés aux Aggrovators figurent notamment le batteur Carlton « Santa » Davis (Big mountain, The Soul Syndicate) et le bassiste Robbie Shakespeare (Black Uhuru).

 

La même période voit se développer le style de batterie connu sous le nom de Flying Cymbals, caractérisé notamment par un travail très particulier du charleston. Le phénomène est notamment associé à des batteurs comme Santa Davis et à la production de Bunny Lee. Toutefois, il serait excessif d’affirmer que ce style a été créé spécifiquement pour être traité par King Tubby : son développement relève plus largement de l’évolution de la batterie reggae au tournant des années 1970.

 

Le rôle de Tubby consiste alors moins à « inventer » cette rythmique qu’à révéler tout ce qu’elle peut devenir une fois passée par la console.

Lee "Scratch" Perry et The Black Ark : l’expérimentation totale

Pendant que King Tubby développe une esthétique fondée sur la précision du mixage et l’intervention électronique, un autre créateur pousse le studio vers une direction très différente.

À Washington Gardens, dans l’ouest de Kingston, Lee « Scratch » Perry transforme son petit studio privé en laboratoire sonore : le Black Ark.

The Black Ark : le sanctuaire sonore de Lee Perry

Lee Perry aménage le Black Ark en 1973, dans l’arrière-cour de sa maison au 5 Cardiff Crescent, à Washington Gardens. Le studio fonctionne avec des moyens techniques modestes, notamment un magnétophone Teac 3340 quatre pistes, associé à une console de mixage Soundcraft et à différents équipements d’effets.

Contrairement à une idée parfois répandue, le Black Ark n’est donc pas un grand studio multipiste comparable aux installations professionnelles occidentales. Perry travaille précisément en tirant le maximum d’un matériel limité. La technique du bouncing, qui consiste à regrouper plusieurs pistes sur une seule afin de libérer de l’espace pour de nouveaux enregistrements, lui permet de dépasser les limites du quatre-pistes. Chaque génération de copie dégrade légèrement le signal, mais Perry transforme cette dégradation en élément esthétique : saturation, grain, bruit de bande et profondeur deviennent une partie intégrante du son.

La magie du son « Black Ark »

Lee Perry ne considère pas son studio comme un simple lieu d’enregistrement. Il développe autour du Black Ark toute une esthétique visuelle, sonore et presque rituelle. Plusieurs témoignages et récits de Perry lui-même évoquent l’utilisation de fumée, d’objets, de bruitages et de gestes symboliques destinés à intégrer le monde extérieur au processus d’enregistrement.

Perry expérimente également de manière intensive avec :
  • La saturation des bandes
  • Le bouncing et les générations successives de copie
  • L’écho et la réverbération
  • Les bruitages et sons ambiants
  • Les éléments vocaux et instrumentaux laissés volontairement imparfaits
  • Les interventions en direct pendant le mixage

Cette méthode donne au Black Ark une identité immédiatement reconnaissable : un son profond, organique, saturé et souvent étrange, à la frontière entre musique, collage sonore et expérimentation de studio.

Le Black Ark devient ainsi le lieu de productions majeures de la décennie, parmi lesquelles War Ina Babylon de Max Romeo, Police and Thieves de Junior Murvin et Heart of the Congos des Congos.

Perry travaille également avec les Wailers au début des années 1970, notamment sur des enregistrements qui alimenteront Soul Rebels et Soul Revolution.

L’émergence des premiers albums fondateurs et la seconde génération

Entre 1973 et 1975, le Dub franchit une étape historique : il ne se contente plus de multiplier les Versions sur les singles. Des producteurs commencent à rassembler ces expérimentations sur des albums entiers, donnant au Dub une nouvelle dimension artistique.

 

La bataille pour le premier album de Dub de l’histoire

 

Il n’existe pas de consensus absolu sur le titre de « premier album de Dub ». Plusieurs albums parus autour de 1973 peuvent légitimement prétendre à ce statut, selon que l’on privilégie la date de sortie, le caractère réellement Dub des mixes ou l’importance historique de l’œuvre.

blackboard jungle dub upsetters

Upsetters 14 Dub Blackboard Jungle - Lee "Scratch" Perry


Sorti en 1973 sur Upsetter, l'album est plus connu aujourd'hui sous le titre Blackboard Jungle Dub. La première édition jamaïcaine aurait été pressée à environ 300 exemplaires. Elle est généralement considérée comme l'un des tout premiers albums de Dub et, selon certaines sources, comme le premier album de Dub stéréo. Le disque est particulièrement important parce que le travail de remix y dépasse largement la simple suppression de la voix. Les versions sont retravaillées avec des effets, des espaces et des manipulations qui annoncent pleinement le langage Dub.

aquarius

Aquarius Dub - Herman Chin Loy


Également publié en 1973, Aquarius Dub de Herman Chin Loy est un autre candidat majeur au titre de premier album de Dub. Chin Loy a lui-même expliqué avoir rassemblé des Versions afin de proposer aux deejays des plages instrumentales plus longues et plus adaptées au toasting. L'album a été enregistré et mixé à Dynamic Sounds, avant d'être masterisé et gravé chez Federal. Sa conception est encore relativement proche de la logique des Versions instrumentales, mais son existence en tant qu'album consacré au Dub constitue une étape fondamentale.

java java java java

Java Java Java Java - Impact All Stars

Autre pièce essentielle de 1972, Java Java Java Java est produit par Clive Chin et associé au travail de l'ingénieur Errol Thompson à Randy's. L'album rassemble des versions instrumentales de productions enregistrées avec plusieurs musiciens majeurs de la scène jamaïcaine, dont Santa Davis, Fully Fullwood, Lloyd Parks et Augustus Pablo.

Les trois albums : Blackboard Jungle, Aquarius Dub et Java Java Java Java illustrent parfaitement pourquoi la question du « premier album de Dub » reste historiquement discutée. Chacun représente une étape différente dans le passage de la Version vers le Dub en tant que forme artistique.

1974 : Pick a Dub et l’affirmation d’un véritable album de Dub

En 1974, le producteur Keith Hudson publie Pick a Dub, aujourd’hui considéré comme l’un des grands classiques fondateurs du genre.

L’album se distingue par sa sobriété : basse et batterie occupent le premier plan, les arrangements sont dépouillés et les effets restent souvent plus discrets que chez Lee Perry ou King Tubby.

Pick a Dub est particulièrement important parce qu’il montre que le Dub peut fonctionner comme un projet artistique conçu en album, et non plus seulement comme une collection de Versions destinées aux faces B.

 

La relève : Prince Jammy, Scientist et Errol Thompson

À mesure que le Dub se développe, une nouvelle génération d’ingénieurs prend progressivement le relais.

Prince Jammy, de son vrai nom Lloyd James, est formé par King Tubby et développe sa propre approche du mixage. Il devient l’un des ingénieurs les plus importants de la scène jamaïcaine de la seconde moitié des années 1970.

Scientist, de son vrai nom Hopeton Overton Brown, est lui aussi formé dans l’entourage de King Tubby. Il commence à mixer dans les années 1970 et quitte le studio de Tubby à la fin de la décennie pour travailler chez Channel One, où il bénéficie d’un environnement technique plus avancé, notamment d’une console 16 pistes.

Son immense notoriété viendra surtout au début des années 1980.

 

Errol Thompson et The Mighty Two

Autre figure essentielle : Errol Thompson, l’un des ingénieurs les plus importants du reggae et du Dub jamaïcains.

Son association avec le producteur Joe Gibbs donne naissance au duo connu sous le nom de The Mighty Two. Ensemble, ils développent une importante production de Versions et d’albums Dub au milieu et à la fin des années 1970.

La série African Dub All-Mighty constitue l’un des sommets de cette collaboration. Le Chapter 3 paraît en 1978, tandis que le Chapter 4 suit en 1979.

Figures clés, lieux et albums repères des années 1970

années 1970

Les figures incontournables

  • King Tubby : l’une des figures fondatrices et l’un des principaux architectes du Dub moderne, grâce à son approche révolutionnaire du mixage.
  • Lee « Scratch » Perry : producteur et expérimentateur radical, dont le Black Ark devient l’un des laboratoires les plus singuliers du reggae.
  • Bunny « Striker » Lee : producteur extrêmement prolifique, dont les nombreuses productions alimentent une grande partie du développement de la Version et du Dub.
  • Keith Hudson : producteur pionnier qui contribue à faire du Dub un véritable format d’album.
  • Herman Chin Loy : producteur associé à Aquarius Dub, l’un des tout premiers albums entièrement consacrés au Dub.
  • Errol Thompson : ingénieur central de la scène jamaïcaine, notamment à Randy’s et avec Joe Gibbs.
  • Prince Jammy : élève de King Tubby et figure majeure de la seconde génération.
  • Scientist : jeune ingénieur formé dans l’entourage de Tubby, qui s’impose progressivement à la fin des années 1970.
  • Augustus Pablo : musicien, producteur et joueur de mélodica dont les travaux contribuent à populariser une esthétique mélodique immédiatement reconnaissable.


Les lieux mythiques de Kingston

  • 18 Dromilly Avenue : adresse du studio de King Tubby, au cœur de la révolution du mixage Dub.
  • The Black Ark, 5 Cardiff Crescent : studio privé de Lee Perry à Washington Gardens.
  • Channel One Studio, Maxfield Avenue : studio fondé par les frères Hoo Kim et devenu l’un des hauts lieux du Roots Reggae et du Dub.
  • Randy’s Studio 17, 17 North Parade : l’un des studios historiques du Kingston des années 1960 et 1970, notamment associé aux travaux d’Errol Thompson.

Pourquoi la décennie 1970 est une révolution mondiale ?

Les années 1970 ne se contentent pas de faire évoluer le reggae. Elles changent durablement la manière dont la musique enregistrée peut être conçue.

1. La déconstruction sonore

Le morceau n’est plus nécessairement une entité figée. Basse, batterie, voix, claviers, cuivres et percussions peuvent être isolés, supprimés, remis en avant ou réorganisés au cours du mixage.

Cette logique constitue l’une des fondations du remix moderne.

2. L’espace acoustique devient un instrument à part entière

L’écho et la réverbération ne servent plus uniquement à donner l’impression qu’un enregistrement a été réalisé dans un espace particulier. Ils deviennent des instruments de création à part entière.

Une voix peut disparaître dans une traînée d’écho. Une batterie peut surgir puis s’effacer. Une basse peut être isolée au milieu d’un espace presque vide.

Le studio devient ainsi un espace sonore virtuel.

3. Le Dub rencontre le Rock et le Punk

À la fin des années 1970, l’influence du Dub dépasse largement la Jamaïque.

Le cas de The Clash est particulièrement emblématique : Lee « Scratch » Perry participe à la production de Complete Control en 1977 et cherche notamment à renforcer la profondeur de la basse de Paul Simonon.

Dans le post-punk britannique, la fascination pour les lignes de basse profondes, l’espace, l’écho et le traitement du studio devient également de plus en plus forte. Des musiciens comme Jah Wobble (John Wardle), avec Public Image Ltd, vont contribuer à faire entrer cette approche dans une nouvelle génération de musiques britanniques.

Le Dub commence alors à voyager bien au-delà de Kingston.

FAQ : les années 70 en 4 questions / réponses

Quelle est la différence majeure entre le travail de King Tubby et celui de Lee "Scratch" Perry ?

De manière simplifiée : 

  • King Tubby part d’une approche très technique du studio. Sa maîtrise de l’électronique, de la console, des filtres et des effets lui permet de déconstruire très précisément les morceaux et de jouer avec leur dynamique.
  • Lee « Scratch » Perry, lui, adopte une approche beaucoup plus instinctive et expérimentale. Il utilise le studio comme un matériau en soi, jusqu’à accepter (voire rechercher) la saturation, le bruit, les accidents et les imperfections.


De manière imagée, Tubby peut apparaître comme un chirurgien du mixage, Perry comme un peintre sonore.

La chronologie et les circonstances de la destruction du Black Ark sont entourées de contradictions.

Le studio cesse progressivement de fonctionner à la fin des années 1970. Lee Perry a affirmé à plusieurs reprises qu’il avait lui-même mis le feu au studio afin de le débarrasser de ce qu’il considérait comme des influences négatives. D’autres récits et sources présentent toutefois les circonstances comme moins certaines, et la date exacte de l’incendie fait elle-même l’objet de divergences.

Le mélodica devient l’un des instruments les plus immédiatement reconnaissables du reggae et du Dub grâce notamment à Augustus Pablo.

Son timbre particulier, souvent associé à des mélodies lentes et mélancoliques, se marie particulièrement bien avec les espaces créés par l’écho et la réverbération.

Le son d’Augustus Pablo ne se résume toutefois pas au simple « mode mineur » : son identité vient d’un ensemble de choix mélodiques, rythmiques et de timbres, auquel le mélodica donne une couleur très particulière.

Des albums comme King Tubby Meets Rockers Uptown, sorti en 1976, montrent parfaitement la rencontre entre ses mélodies et l’art du mixage de King Tubby.

De nombreux producteurs et ingénieurs jamaïcains des années 1970 travaillent avec des équipements beaucoup plus limités que ceux des grands studios occidentaux. Certains environnements fonctionnent autour du quatre-pistes, tandis que des studios plus importants disposent de configurations multipistes plus avancées.

Cette contrainte oblige les ingénieurs à prendre des décisions radicales en temps réel : regrouper plusieurs pistes, faire du bounce, réutiliser des bandes, jouer les effets pendant le mixage et accepter une part d’imprévu.

L’une des grandes leçons du Dub est donc paradoxale : les limitations techniques n’ont pas empêché l’innovation, elles ont contribué à la provoquer.