Au début des années 1980, le paysage du reggae se transforme rapidement. En Jamaïque, la généralisation progressive des technologies numériques ouvre la voie à une nouvelle esthétique, dont le symbole le plus célèbre sera Under Mi Sleng Teng, produit par King Jammy pour Wayne Smith en 1985. Le riddim, construit à partir d’un preset de clavier Casio et retravaillé par Jammy, est généralement considéré comme le premier riddim reggae entièrement numérique et accélère profondément la mutation du Dancehall.
Mais le développement du numérique ne signifie pas la disparition du Dub. Une autre histoire s’écrit parallèlement au Royaume-Uni. La culture jamaïcaine y est déjà profondément implantée depuis plusieurs décennies et les sound systems britanniques ont progressivement développé leurs propres pratiques, leurs propres réseaux et leurs propres productions.
Dans les quartiers populaires de Londres, Birmingham, Bristol et ailleurs, une nouvelle génération de musiciens, de producteurs et de soundmen puise dans le Roots Reggae jamaïcain tout en l’adaptant au contexte britannique. Le résultat n’est pas un simple remplacement du Dub jamaïcain : c’est l’apparition d’une scène britannique autonome, où coexistent le Roots & Culture, le Dub expérimental, les productions de sound systems et le UK Steppers.
À la fin des années 1970 et au cours des années 1980, une esthétique de plus en plus lourde et répétitive s’impose notamment dans certains sound systems britanniques. La grosse caisse frappe régulièrement les quatre temps (four on the floor), la basse devient centrale et les effets de Dub renforcent la sensation de puissance physique. Le Royaume-Uni devient alors l’un des principaux laboratoires mondiaux du Dub.
S’il existe un nom indissociable de la scène britannique des années 1980, c’est bien celui de Jah Shaka.
Né en Jamaïque puis arrivé très jeune au Royaume-Uni, Shaka construit son propre sound system à Londres dans les années 1970. Il se forge rapidement une réputation exceptionnelle grâce à ses sélections de Roots, ses dubplates exclusives et sa fidélité absolue à une conception spirituelle et militante de la musique. Il devient l’une des figures centrales de la culture Roots & Culture britannique.
Alors que la musique jamaïcaine s’oriente progressivement vers le Dancehall puis vers le numérique, Jah Shaka continue de défendre un reggae centré sur la basse, le Dub, le message et le Rastafari.
Son sound system fonctionne autant comme un système de diffusion musicale que comme un lieu de rituel collectif. Le public vient écouter des dubplates rares, mais aussi entendre des messages spirituels, politiques et sociaux.
Cette fidélité à une esthétique Roots explique en partie pourquoi Shaka devient une figure aussi importante du Royaume-Uni au moment où une partie de l’industrie jamaïcaine se tourne vers d’autres formes musicales.
L’une des particularités les plus célèbres de Jah Shaka est son utilisation d’une seule platine.
Contrairement au fonctionnement d’un DJ de club utilisant plusieurs platines pour enchaîner continuellement les morceaux, Shaka construit ses sessions autour de la sélection d’un titre, de sa manipulation, des interventions vocales et des espaces laissés entre les morceaux.
Cette pratique transforme le sound system en performance. Les pauses, les coupures, le travail de l’écho et les interventions au micro font partie intégrante de l’expérience.
La puissance du système de Shaka repose également sur un travail technique remarquable. L’ingénieur Percival « Metro » Miller, notamment, construit pour son sound system des amplificateurs à lampes sur mesure qui contribuent à la réputation sonore exceptionnelle du système.
Les années 1980 voient apparaître plusieurs producteurs britanniques ou installés au Royaume-Uni qui vont réinventer le Dub à partir de la tradition jamaïcaine.
Tous ne suivent pas la même voie.
Certains restent proches du Roots et du sound system. D’autres introduisent des techniques d’enregistrement nouvelles, des synthétiseurs, des effets électroniques et des montages plus complexes. D’autres encore fusionnent le Dub avec le Punk, le Post-Punk ou la musique industrielle.
[Roots Reggae] + [Technologie de studio] + [Culture Sound System] + [Post-Punk] ─> [Nouveau Dub britannique]
Né en Guyane, Neil Fraser, connu sous le nom de Mad Professor, arrive au Royaume-Uni pendant son adolescence. Son intérêt pour l’électronique l’amène progressivement vers la construction et la modification de matériel audio.
En 1979, il construit sa propre console de mixage et installe un studio quatre pistes dans son salon à Thornton Heath, au sud de Londres. Il lui donne le nom d’Ariwa et commence notamment par enregistrer des artistes de Lovers Rock. Le studio déménage ensuite à Peckham.
Mad Professor lance ensuite en 1982 sa célèbre série Dub Me Crazy avec le premier volume, Dub Me Crazy Pt. 1. Les volumes suivants développent son mélange personnel de Dub, Lovers Rock, reggae et expérimentation de studio.
Son approche contribue à donner au Dub britannique une identité différente de celle de King Tubby ou Lee Perry. Ses productions peuvent être très précises et électroniques, tout en conservant le poids de la basse et la culture du remix héritée du Dub jamaïcain.
Adrian Sherwood joue un rôle tout aussi décisif, mais dans une direction très différente.
Le label On-U Sound est fondé à la charnière des années 1979-1981.
Sherwood crée autour d’On-U Sound une constellation d’artistes plutôt qu’un groupe unique. New Age Steppers, Creation Rebel, Singers & Players, African Head Charge, puis plus tard Dub Syndicate, Tackhead et d’autres projets participent tous à cette aventure.
Le premier album de New Age Steppers paraît en 1980, tandis que Action Battlefield sort en 1981. Les projets de Sherwood croisent des musiciens issus du reggae britannique, du punk, du post-punk et des scènes expérimentales.
L’esthétique On-U Sound ne consiste donc pas à reproduire le Dub jamaïcain. Elle consiste à utiliser le Dub comme une méthode de production : basses profondes, espaces, échos, manipulations de studio, montages, distorsions et collages sonores peuvent être appliqués à des musiques très différentes.
C’est ce qui fait d’On-U Sound l’un des points de rencontre majeurs entre le Dub, le Post-Punk et la musique industrielle britannique.
Cette sélection montre les différentes facettes du Dub britannique : du sound system Roots de Jah Shaka aux expérimentations d’Ariwa et d’On-U Sound. Environmental Studies, notamment, pousse très loin le travail sur les boucles de bandes, les sons trouvés, la réverbération et le delay.
La scène jamaïcaine continue de produire du Dub et des ingénieurs majeurs poursuivent leur activité pendant cette période.
Mais le Royaume-Uni joue un rôle essentiel dans la préservation, la transformation et l’internationalisation du langage Dub.
Les rythmiques steppers, héritées notamment de l’évolution du Roots et du Rockers, donnent une place centrale à la grosse caisse sur les quatre temps.
Cette pulsation régulière contraste avec d’autres formes de reggae et produit une sensation de mouvement continu particulièrement adaptée aux sound systems. Warrior Charge d’Aswad, déjà célèbre au tournant des années 1980, illustre cette évolution des rythmiques de la scène britannique.
Le Stepper n’est donc pas défini par un tempo précis : son identité est avant tout rythmique.
Au Royaume-Uni, le Dub entre directement en contact avec le Punk, le Post-Punk, l’Industrial, la musique expérimentale et les cultures DIY.
On-U Sound constitue l’un des exemples les plus frappants de cette hybridation. Le label devient un véritable laboratoire où des musiciens issus de milieux très différents utilisent le Dub comme langage commun.
Cette approche contribue à propager certaines techniques du Dub bien au-delà de la communauté reggae.
Les années 1980 voient également la consolidation d’une culture sound system britannique autonome : sélection de dubplates, construction et modification du matériel, amplification sur mesure, manipulation du son en direct et transmission des techniques d’une génération à l’autre.
Cette culture ne disparaît pas avec l’arrivée du numérique. Elle constitue au contraire l’un des fils conducteurs qui relieront plus tard le Roots britannique aux scènes Steppers, Dub et aux différentes cultures bass music.
Le Royaume-Uni devient ainsi l’un des lieux où la pratique du sound system et l’esthétique Dub peuvent continuer à évoluer indépendamment des mutations commerciales de l’industrie jamaïcaine.
Le Stepper se caractérise principalement par une grosse caisse qui marque les quatre temps de la mesure en 4/4. Cette pulsation régulière, appelée le « Four on the Floor », crée une sensation de marche continue et donne au morceau une forte puissance physique sur un système de sonorisation.
Il ne faut toutefois pas réduire le Stepper à une question de vitesse. Il n’existe pas de plage de BPM officielle qui permettrait de définir le style.
Le contraste avec le One Drop est avant tout rythmique. Dans ce dernier, l’accent principal de la batterie se situe traditionnellement sur le troisième temps, la grosse caisse étant souvent absente ou beaucoup moins affirmée sur le premier.
L’utilisation d’une seule platine permet à Jah Shaka de faire du sound system une véritable performance.
Au lieu de chercher à réaliser des transitions permanentes entre deux disques, Shaka peut laisser respirer un morceau, couper brutalement le son, intervenir au micro, introduire des effets ou prolonger certains passages.
Le résultat est une expérience différente de celle d’un DJ de club : la sélection, les silences et la manipulation du morceau deviennent eux-mêmes des éléments musicaux.
Ariwa contribue à faire évoluer le langage du Dub en combinant l’héritage jamaïcain, les techniques de studio, les effets électroniques et la production britannique indépendante. Le label travaille également avec de nombreux artistes jamaïcains et britanniques, permettant au studio de devenir un véritable pont entre plusieurs générations du reggae.
L’appropriation du Dub par le Post-Punk ne repose pas seulement sur la découverte de disques jamaïcains. Elle se fait également par les sound systems britanniques, les producteurs et les réseaux indépendants qui rapprochent directement musiciens punk, reggae et expérimentaux.
Des artistes liés à The Slits, The Pop Group, Public Image Ltd et d’autres formations post-punk évoluent dans ce même environnement culturel. Adrian Sherwood va particulièrement pousser cette rencontre avec On-U Sound, où le Dub devient une véritable méthode de production appliquée à des musiques venues du Punk, de l’Industrial et de l’expérimentation.
Le résultat est un nouveau langage sonore : basse massive, espaces vides, répétition, écho, bruit, collage et rupture. Le Dub cesse alors d’être seulement un genre jamaïcain exporté en Europe, il devient progressivement une façon de produire et de penser la musique.