1968 : Naissance du Dub et invention de la version

1968 : L’Année zéro du Dub et l’invention de la version

Bienvenue à l’aube d’une révolution sonore ! L’un des mouvements musicaux les plus influents de la planète (celui qui inspirera plus tard le remix moderne, la dub techno, le trip-hop, la jungle ou encore le dubstep) est né dans les studios et les sound systems de Kingston à la fin des années 1960.
l'histoire du dub

En 1968, la Jamaïque vibre au rythme du Rocksteady et voit émerger les premiers morceaux de Reggae. Mais dans les coulisses des studios et au cœur des street dances, une innovation inattendue va tout faire basculer : l’invention de la Version. Selon le récit traditionnellement admis dans l’histoire du reggae, c’est à cette période qu’un simple instrumental va ouvrir la voie à une nouvelle manière de penser la musique enregistrée. Attachez vos ceintures, on rembobine la bande jusqu’à l’année zéro du Dub.

Le contexte jamaïcain en 1968 : du Rocksteady au Reggae

Pour comprendre le miracle de 1968, il faut plonger dans la moite atmosphère des rues de Kingston. La Jamaïque a obtenu son indépendance en 1962, et sa musique évolue à une vitesse fulgurante.

La guerre des Sound Systems

À Kingston, la musique ne s’écoute pas seulement à la radio : elle se vit dans la rue grâce aux Sound Systems, de véritables discothèques ambulantes dotées de sonos surpuissantes. Trois grands producteurs et propriétaires de sound systems se disputent alors l’attention du public :

 

  • Duke Reid (Trojan Sound System / Treasure Isle)
  • Clement « Coxsone » Dodd (Downbeat / Studio One)
  • Prince Buster (Voice of the People)

 

Pour faire crier la foule et terrasser la concurrence lors des sound clashes, il faut jouer des morceaux exclusifs que personne d’autre ne possède. On grave alors ces titres sur des disques en acétate à tirage très limité : les célèbres dubplates.

 

La transition rythmique de 1968

1968 est une année charnière. Le Rocksteady, plus lent et plus mélodique que le Ska, évolue progressivement vers ce que l’on commence à appeler le Reggae. La basse devient plus présente, les contretemps gagnent en importance et les rythmiques se durcissent (one drop et skank).

Des titres comme Nanny Goat de Larry Marshall (produit par Clancy Eccles) ou People Funny Boy de Lee « Scratch » Perry participent à l’émergence de cette nouvelle esthétique musicale. C’est sur ce terrain que le Dub va pouvoir prendre racine au fil des années.

sound system 1968

Le mythe fondateur : L’accident de Treasure Isle et le coup de génie de Ruddy Redwood

Comme souvent dans l’histoire des musiques populaires, la frontière entre réalité historique et légende est parfois difficile à tracer. Toutefois, pour le Dub, un récit revient avec une remarquable constance dans les témoignages des acteurs de l’époque.

Selon cette version largement admise des faits, la naissance de la « Version » serait liée à un incident survenu au studio Treasure Isle.

 

La bourde créative de Byron Smith

À la fin de l’année 1967 (ou au cours de l’année 1968 selon les sources) le selector Ruddy Redwood, patron du sound system Supreme Ruler of Sound, se rend au studio Treasure Isle de Duke Reid afin de faire graver une dubplate exclusive.



Le morceau choisi est On The Beach de The Paragons, l’un des plus grands groupes vocaux de l’époque. L’ingénieur du son Byron Smith prépare l’acétate mais, lors de la gravure, la piste vocale n’est pas intégrée au mix final. Au lieu de jeter le disque, Redwood décide de conserver cette étrange version instrumentale.

L’hystérie au Supreme Ruler of Sound

Lors d’une soirée organisée peu après, Ruddy Redwood diffuse d’abord la version chantée du morceau puis enchaîne avec cette version instrumentale inattendue.

La réaction du public dépasse toutes les attentes. Privés de la voix de John Holt, les danseurs se mettent spontanément à chanter eux-mêmes les paroles. Redwood prolonge l’expérience en alternant versions vocales et instrumentales tandis que le micro devient un espace d’expression pour les animateurs de sound systems (les Toasters).



Ce moment est aujourd’hui considéré comme l’un des épisodes fondateurs de la culture de la Version, ancêtre directe du Dub. Bien que certains détails varient selon les témoignages, l’importance historique de cet événement est largement reconnue par les chercheurs et historiens du reggae.



Résumé de l’événement fondateur du Dub :

Morceau Original (Piste vocale absente)──> Acétate Instrumental (Lecture en soirée)──> Réaction du public (Naissance de la « Version »)

King Tubby et Bunny Lee : La démocratisation de la Face B

Averti par le succès rencontré par Ruddy Redwood, Duke Reid comprend rapidement qu’il tient quelque chose de nouveau. Mais la véritable révolution reste encore à venir.

Bunny « Striker » Lee entre en scène

Le producteur indépendant Bunny « Striker » Lee perçoit immédiatement le potentiel commercial du concept. L’idée est simple : utiliser la même bande enregistrée pour produire à la fois un morceau vocal et une version instrumentale.



Cette pratique se généralise progressivement à la fin des années 1960 avant de devenir presque systématique au début des années 1970. Les faces B des 45 tours jamaïcains se remplissent alors de Versions.


L’arrivée de King Tubby (Osbourne Ruddock)

À cette époque, King Tubby est déjà une figure respectée de Kingston (photo ci-contre). Électronicien de génie, spécialiste de la réparation et de la modification d’équipements audio, il dirige le célèbre Hometown Hi-Fi, l’un des sound systems les plus réputés de la capitale jamaïcaine.



À la fin des années 1960 puis surtout au début des années 1970, Tubby commence à transformer ces simples versions instrumentales en véritables créations sonores. Au lieu de se contenter de retirer les voix, il joue avec l’équilibre des pistes, met en avant la basse et la batterie, isole certains instruments et expérimente de nouvelles formes de mixage.

Cette approche ouvre la voie au Dub moderne.

king tubby

Les figures clés, lieux et morceaux repères de 1968

Les figures décisives

  • Ruddy Redwood : le selector qui comprend le potentiel d’un instrumental joué devant un public.
  • Byron Smith : l’ingénieur du son de Treasure Isle associé à l’anecdote fondatrice de On The Beach.
  • Duke Reid : producteur et propriétaire du studio Treasure Isle.
  • King Tubby (Osbourne Ruddock) : futur architecte du Dub moderne.
  • Bunny « Striker » Lee : producteur qui contribue à généraliser les Versions sur les faces B.
  • Lee « Scratch » Perry : expérimentateur précoce qui participera à repousser les limites créatives du studio jamaïcain.

Les morceaux pionniers

  • The Paragons – On The Beach : le morceau associé à la naissance de la Version.
  • Larry Marshall – Nanny Goat : l’un des titres emblématiques de la transition entre Rocksteady et Reggae.
  • Lee « Scratch » Perry – People Funny Boy : morceau pionnier intégrant notamment des enregistrements de pleurs de son bébé et annonçant les futures expérimentations du producteur.

Les lieux mythiques

  • Treasure Isle Studio (Bond Street, Kingston) : lieu associé à la naissance légendaire de la première Version.
  • Kingston (Jamaïque) : cœur de l’industrie musicale jamaïcaine et capitale du pays.

Des pionniers souvent oubliés

Lorsque l’on raconte l’histoire du Dub, le nom de King Tubby occupe naturellement une place centrale. Pourtant, d’autres acteurs joueront un rôle déterminant quelques années plus tard.

Le producteur Herman Chin Loy, fondateur du label Aquarius, est souvent crédité de la publication de l’un des premiers albums entièrement consacrés au Dub avec Aquarius Dub en 1973.

L’ingénieur du son Errol Thompson, futur partenaire de Joe Gibbs au sein du duo The Mighty Two, participera lui aussi à faire évoluer les techniques de mixage Dub vers une forme artistique autonome.

Pourquoi 1968 a changé l'histoire de la musique universelle ?

Avant cette révolution jamaïcaine, un enregistrement était généralement considéré comme une œuvre figée. La culture de la Version va introduire une idée radicalement nouvelle : une même prise peut donner naissance à plusieurs œuvres différentes.

toasting

Cette innovation entraîne trois conséquences majeures :

  1. L’ingénieur du son devient un créateur : le studio et la console de mixage deviennent des instruments à part entière.
  2. Les fondations du remix moderne : un même enregistrement peut être réinterprété à l’infini.
  3. L’essor du Toasting : les versions instrumentales offrent un espace d’expression inédit aux toasters et deejays jamaïcains comme U-Roy, Dennis Alcapone ou Big Youth.

Cette révolution locale aura finalement un impact mondial. Le Dub influencera le Hip-Hop naissant dans le Bronx, la culture du remix, la musique électronique, la jungle, le trip-hop, la techno et de nombreux genres contemporains.